Thème de l'année :

La force de vivre

ouvrages au programme :

Victor Hugo, Les Contemplations, livres 4 et 5

Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir, avant-propos et livre 4

(collection GF, traduction Wotling)

Svetlana Alexievitch, La Supplication (collection J'ai lu)

Toute divinité réclame des victimes. Le progrès et l’industrie cyniques ont dévoré les leurs sur l’autel de Tchernobyl. Explosion, incendie, chaleur intense, nuage radioactif, et puis chape de ciment et de silence sur la centrale et sur les hommes. Interdit de se plaindre, interdit de faire des corrélations pourtant évidentes entre l’accident et la multiplication des morts dans la région. Tout va bien, l’énergie nucléaire est la plus propre du monde… Contre le cynisme et la dissimulation, Svetlana Alexievitch a écrit un texte sublime qui redonne voix aux suppliciés.

Leucémies, malformations des fœtus, cancers, morts prématurées : la litanie des maladies de l’énergie propre est sans fin et les habitants de Tchernobyl la psalmodient dans le concert de leurs organes. Les derniers survivants trépassent lentement et leurs maux abominables resteront comme autant de stigmates de la toute-puissance faustienne de l’Occident dévoyé. 

Zone bétonnée et interdite, la région de Tchernobyl est devenue un no man’s land où résonne encore la voix des suppliciés. Svetlana Alexievitch s’est rendue sur place, a constaté l’ampleur des dégâts physiologiques et psychologiques et a recueilli les témoignages pour que la mémoire ne succombe pas aussi vite que les victimes flouées de cette catastrophe.

Elena est l’héroïne du prologue de La Supplication. Elena est l’épouse d’un de ces pompiers envoyés en première ligne au moment de l’explosion du quatrième réacteur. Petite femme banale, la tragédie la transforme en héroïne. D’abord parce que la situation est exceptionnelle, et ensuite parce que l’amour qu’elle porte à ce mari qu’elle voit partir en miettes sans pouvoir rien faire pour le sauver est d’une intensité remarquable et d’une puissance romanesque extraordinaire.

Face à ce témoignage, la conscience du spectateur se déchire : d’une part surgit la volonté de dépasser le récit afin de le réinscrire dans une perspective philosophique qui interrogerait l’époque et l’urgence d’une catastrophe en marche que l’inconscient collectif a trop tôt rejetée dans l’oubli et le déni, d’autre part s’impose avec évidence la description lancinante de la mort à l’œuvre qui fige celui qui l’écoute dans l’horreur du témoignage. 

C’est de ce nœud qu’il faut sans doute repartir : répertorier, montrer, entendre, et par-delà le recueillement (au double sens de la collecte et de l’hommage), penser à partir de ce qui s’est passé, puisque l’événement a rendu caduques les formes habituelles de la réflexion. 

Elena est enracinée dans une terre maudite et couvée par l’hydre éventrée d’une civilisation émétique. Son cri semble signer l’agonie d’une humanité en pleine déréliction. Reste à lutter pour que cet héritage d’apocalypse soit autre chose qu’un testament.

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"Si un auteur pouvait avoir quelque droit d’influer sur la disposition d’esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l’auteur des Contemplations se bornerait à dire ceci : Ce livre doit être lu comme on lirait le livre d’un mort.

Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. Grande mortalis ævi spatium. L’auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances, l’a déposé dans son cœur. Ceux qui s’y pencheront retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui s’est lentement amassée là, au fond d’une âme.

Qu’est-ce que les Contemplations ? C’est ce qu’on pourrait appeler, si le mot n’avait quelque prétention, les Mémoires d’une âme.

Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres, que peut contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à soupir, et mêlés dans la même nuée sombre. C’est l’existence humaine sortant de l’énigme du berceau et aboutissant à l’énigme du cercueil ; c’est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l’amour, l’illusion, le combat, le désespoir, et qui s’arrête éperdu « au bord de l’infini ». Cela commence par un sourire, continue par un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l’abîme."

(extrait de la préface. Texte complet en cliquant sur l'image)

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Texte complet dans la traduction d'Henri Albert en cliquant ICI.

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La meilleure introduction à Nietzsche que l'on puisse trouver : celle de Daniel Pimbé. La lire en cliquant sur la couverture de cet indispensable manuel.

Et pour commencer, un résumé de l'ouvrage sur le site de La-Philo (plus synthétique, y a pas !)

Sur ce thème, il peut être utile de réviser Spinoza. Quelques bribes pour mémoire...

A défaut d’une emprise absolue, l’homme peut-il avoir prise sur ses désirs, réduire la souffrance liée aux tourments affectifs et vivre dans la joie ? C’est ce problème que Spinoza cherche à résoudre dans l’Ethique où il traite « de la nature des affects et de leurs forces et de la puissance de l’esprit sur eux » (Ethique, III, préface). Les affects (les sentiments) sont « les affections du corps qui augmentent ou diminuent, aident ou contrarient, la puissance d’agir de ce corps, et en même temps les idées de ces affections » (Ibid., définition 3). Le désir, en tant qu’appétit conscient, est un affect : nous le sentons et l’éprouvons à travers les modifications de notre corps et nous en avons une représentation plus ou moins claire. Il constitue l’affect primaire et fondamental à partir duquel on peut déduire tous les autres.

Dans la préface du livre III de l’Ethique, Spinoza explique ce qui fait barrage à la connaissance des désirs. L’homme est communément perçu comme un être à part dans l’univers. Ses affects sont présentés comme des phénomènes irréguliers et capricieux et vécus comme des troubles. Cette représentation s’enracine dans la croyance que l’homme, doté d’un libre arbitre, est distinct des autres phénomènes naturels. Or, si l’homme était tel, comment comprendre que des désirs inavouables le dominent parfois ? L’homme ne peut pas être à la fois omnipotent et impuissant… Pour éviter cette erreur, il faut réintégrer l’homme dans son berceau naturel et étudier ses mouvements affectifs à la lumière du principe du déterminisme universel, selon lequel tout effet a une cause et toute cause un effet. La nature ne se scinde pas en règnes séparés et l’homme n’est pas un empire dans un empire mais un être naturel doté d’un corps pensant. Comprendre un phénomène naturel, c’est toujours le rattacher à sa loi : quand je tombe sous l’effet de l’attraction terrestre ou passionnelle, c’est la même chose : il y a une cause qu’il faut élucider.

Il s’agit donc de comprendre les processus d’engendrement des désirs et leurs propriétés.  L’homme, comme tout corps, se caractérise par une proportion de mouvement et de repos et « s’efforce de persévérer dans son être » (pensons par comparaison à la force d’inertie qui soumet les corps physique à sa loi). Comme il est une partie de la nature, il est soumis à des forces et à des causes extérieures qui le dépassent infiniment. Sa puissance d’agir peut être favorisée ou contrariée et il peut passer à une perfection, tantôt plus grande, tantôt moindre. Lorsque l’homme est affecté d’une manière qui augmente sa puissance d’agir, il éprouve un désir joyeux (la joie se définit comme « le passage d’une moindre perfection à une plus grande »). Inversement, lorsque sa puissance d’agir diminue, il est triste car il passe à une perfection moindre.

Désir, joie et tristesse forment la constellation primaire à laquelle se rattache l’ensemble des affects. Toutes les modalités possibles du désir naissent de la composition de ces trois affects primitifs et de leur combinaison avec les causes extérieures. Ainsi par exemple, l’amour est « une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure ».

Parmi les affects, on peut distinguer deux grands types : les actions et les passions. Un désir est une action lorsque nous en sommes la cause totale et adéquate. Il nous exprime et nous accomplit pleinement car les effets qu’il produit en nous ou hors de nous peuvent être compris clairement et distinctement par notre nature seule. Dans ce cas, le désir est la raison même, il révèle notre perfection et s’accompagne d’une joie pure et durable. Un désir est une passion lorsque nous en sommes la cause partielle, inadéquate. Ses effets ne s’expliquent pas par notre nature seule mais impliquent le concours de causes extérieures. C’est alors que nous pâtissons car notre désir de persévérer dans notre être est déformé, travesti par des agents étrangers qui viennent se mêler à notre activité. La passion est donc le fruit d’une rencontre entre une cause externe et ma causalité intérieure. Résultat d’un enchevêtrement d’images associées au hasard des rencontres, la passion repose sur des idées inadéquates et masque mon désir propre sous un fatras d’influences étrangères. Il est malaisé de le comprendre car il faut démêler ce fatras et substituer un enchaînement d’idées adéquates au déchaînement de l’imagination.

Or, puisque « il n’est pas d’affection du corps dont nous ne puissions former un concept clair et distinct » (Ethique, V, proposition 4), la puissance trompeuse de l’image peut s’affaiblir en présence du vrai : on peut alors substituer au déterminisme de l’imagination la nécessité de la raison.

Spinoza remarque que la conscience de soi n’atteint jamais une clarté absolue dans la mesure où l’homme est irréductiblement une partie de la nature et ne peut pas complètement échapper à l’influence des causes extérieures dont la puissance le surpasse infiniment. N’empêche que « chacun a le pouvoir de se comprendre clairement et distinctement, ainsi que ses affects, sinon absolument, du moins en partie » (Ethique, V, scolie de la proposition 4) et que « un affect qui est une passion cesse d’être une passion sitôt que nous en formons une idée claire et distincte » (Ethique, V, proposition 3) et même, dit Spinoza dans le corollaire de cette proposition, « un affect est d’autant plus en notre pouvoir et l’esprit en pâtit d’autant moins qu’il est plus connu de nous ». Connaître, c’est cesser de pâtir : la connaissance transforme la passion en action.

Dès lors, il semble bien que nous puissions être heureux, non pas en supprimant nos désirs mais en les éclairant par le biais de la connaissance. On peut reprendre à ce propos l’exemple de Dom Juan. En effet, il y a à l’œuvre chez Dom Juan et chez le sage le même désir de la perfection, obscurci et altéré par la passion chez Dom Juan, éclairé et magnifié par la raison chez le sage. En effet, comme tout un chacun, Dom Juan cherche à affirmer sa puissance, qu’il confond avec la puissance sexuelle, victime en cela de son allégeance à de fausses représentations. A travers ses frasques, il brave la malédiction divine, se pose en rival de Dieu, le défie et le somme d’exister. Quand le spectre frappe à sa porte et le met en demeure de se repentir, il rétorque : « si le ciel me donne un avis, il faut qu’il parle un peu plus clairement, s’il veut que je l’entende » (Molière, Dom Juan, acte V, scène 5). Dom Juan n’entend pas parce qu’il est aveuglé par sa passion.

Pour quitter l’empire du désir triste, il faut emprunter la passerelle de la raison. Le désir devient alors pleinement cette puissance créatrice que peut accompagner la joie et qui nous rend heureux.

Pour compléter, une petite synthèse sur le désir (cours de terminale) :

Voir aussi :

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A réviser sans doute aussi : Bergson et son concept d'élan vital.

L’élan vital désigne dans la philosophie de Bergson une tendance créatrice de la vie, qui se développe à travers les organismes particuliers, assure la continuité de l’espèce et engendre l’évolution des êtres.

Dans L’Evolution créatrice, Bergson affirme que lorsque l’élan vital se sublime, il peut susciter les jaillissements créateurs qui sont à l’origine des grandes créations, spitituelles et morales, et du mysticisme lui-même.

En savoir plus...

A réviser sans doute aussi : Schopenhauer et sa théorie de la volonté, qui, selon lui, constitue la réalité du monde. Petit résumé ICI. Ecoutez à suivre Clément Rosset sur Schopenhauer et Nietzsche : trois philosophes pour le prix d'un !

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