"Moussa, qui n'a pas supporté la honte de son rapatriement, n'est plus là pour voir son père réaliser enfin qu'à notre époque, le football est un gagne-pain de choix ; en fait, l'issue de secours idéale pour les enfants du tiers-monde. Mieux que le globe terrestre, le ballon rond permet à nos pays sous-développés d'arrêter un instant le regard fuyant de l'Occident, qui, d'ordinaire, préfère gloser sur les guerres, les famines et les ravages du sida en Afrique, contre lesquels ils ne seraient pas prêts à verser l'équivalent d'un budget de championnat. Alors, forcément, avec les victoires du Sénégal à la Coupe du Monde, les nègres de France ont chanté et dansé ; pour une fois, ils se sont invités à la cour des grands où, en prime, on parlait d'eux en bien. Même ceux qui ont peur de rentrer au pays avec leurs valises bourrées d'échecs, d'humiliations et de déceptions sont sortis de leurs cités bétaillères pour hurler leur fierté retrouvée dans l'Hexagone. Ils en arrivaient même à oublier qu'à leur propos on ne parle jamais de reconnaissance ni d'une simple citoyenneté, mais de tolérance et d'intégration au moule d'une société-tamis où ils ne sont que les grumeaux. Alors que les Sénégalais de Paris se réjouissaient, déferlant sur les Champs-Élysées, ils furent rattrapés par leur condition d'immigrés et son corollaire : le mépris. L'Arc de Triomphe, ce n'est pas pour les nègres ! Allez, circulez ! Mais, en 1998, à Dakar, les Français expatriés avaient obstrué toutes les grandes avenues, avant de s'approprier les meilleurs restaurants. Buvant à la Coupe jusqu'au bout de la nuit, ils avaient rythmé le sommeil des citadins de leurs multiples concerts de klaxon, sans que personne ne trouvât à redire aux débordements de leurs beuveries. Dispensés de visas, ils sont chez eux selon la téranga, l'hospitalité locale, et les lois que la France impose à nos dirigeants, en leur tenant la dragée haute. Ils ont assez d'argent pour s'acheter la moitié du pays et s'octroyer, en prime, des millésimes importés pour arroser leur victoire jusqu'à plus soir, à la différence de ces immigrés qui se soûlent au jus de bissap afin d'oublier leur minable fiche de paie, si toutefois ils en ont jamais eu. Allez, circulez ! Bandes de nazes ! La bamboula, ça se danse sous les bananiers. Vous vous croyez à Sandaga ou quoi ? J'ai dit circulez, avant que je ne vous amène à la Gueule tapée.
Et ils avaient circulé, sans pouvoir faire le tour de l'Arc de Triomphe : les Bleus à matraque gagnent à tous les coups, surtout quand la photo géante de Zidane, transformée en tapisserie urbaine, n'est plus là pour les hypnotiser. Les cris de joie en wolof, ça les réveille, ça leur fout de l'urticaire, si bien qu'ils se rappellent opportunément que, sur les Champs-Élysées comme partout ailleurs sur le territoire, même les jours de liesse populaire, ils ont pour mission d'assurer la libre circulation des véhicules automobiles. La préfecture eut beau exécuter ses pirouettes de communication, en arguant de la protection des piétons, avant de reconnaître qu'on ne demande jamais l'autorisation de manifester sa joie, ses hommes de terrain ne s'étaient pas contentés de rougir face au piaillement wolofisant. Bon, restons disciplinés, il faut bien qu'ils fassent leur travail, on leur livre des matraques pour ça. Mais chut ! Tout ça, Madické ne le sait pas. Même si l'Afrique est, dit-on, peuplée de tyrans, lui n'a jamais vu de près que les deux policiers de l'île qui jouent avec lui au football. Alors, si jamais vous lui dîtes que j'ai peur des flics, à causes des contrôles d'identité musclés et leur regard accusateur, je vous condamne à quatre heures de tête-à-tête avec une patrouille. Moi, je m'y suis habituée et je m'en moque ; mais vous, peut-être pas.
Il n'y avait pas que les policiers qui trouvaient indigeste la joie des immigrés sénégalais. Certains journalistes préféraient en nier la légitimité. Opérant un hold-up sur les victoires sénégalaises, ils entendaient le chant du coq dans le rugissement du lion. Il est vrai que la majorité des Lions de la Téranga joue en France – et le Sénégal ne peut être que reconnaissant à l'égard de ceux qui leur ont permis d'affiner leurs talents – mais est-ce une raison suffisante pour les traiter de Sénégaulois, de Bleus bis, et spolier leur patrie des lauriers acquis sous sa bannière ? A-t-on déjà vu un professeur s'attribuer le diplôme de son élève ? D'ailleurs, si Socrate accouchait les esprits, c'est bien parce que ceux-ci n'étaient pas vides. El-Hadji Diouf n'est pas sorti de la cuisse de Zidane. Des maillots, oui ; pas des laisses ! En dépit des efforts de Schoelcher, le vieux maître achète toujours ses poulains, se contente de les nourrir au foin et s'enorgueillit de leur galop. Puisque l'Afrique est jugée inapte au point de ne pas mériter sa propre sueur, son indépendance est un leurre qui nous invite à garder l’œil sur les griffes du prédateur. Aussi, je déclare 2002 année internationale de la lutte contre la colonisation sportive et la traite du footeux !"

Les Bleus pris dans le piège identitaire

Parlons foot : écoutez le sociologue Stéphane Beaud. Voir aussi ICI et ICI.

Les Bleus, une autre histoire de France

Raymond Kopa

Raoul Diagne

Zinédine Zidane

Larbi Ben Barek

Zinédine Zidane

Lilian Thuram

Marius Trésor

Didier Lapeyronnie (sociologue) : le football féminin dans la société

Mémoires d'entraîneurs : Guy Roux

Manchester United

Pascal Boniface : foot et géopolitique

Pierre Desproges : A mort le foot...

Lilian Thuram, pour une république multiraciale

Football, l'intelligence collective

Une autre histoire du sport

Christian Karembeu

Comme un lion. Comme tous les enfants de son âge, Mitri Diop, un jeune Sénégalais de 15 ans, rêve de devenir une vedette du football. Repéré par un chercheur de talents, il croit en sa chance. Encore faut-il pouvoir payer les frais que demande le recruteur pour organiser le voyage en France.

On va plus loin : foot et politique (à 35 min du début)

Les grands drames du sport